A lire sans modération ! l'autrice partage une journée au plus près des soignants et des résidents d'un EMS.
À côté de chez moi, il y a un EMS. Nous passons devant avec mon chéri à 17h45. Il me dit d’un air déprimé :
« Tu as vu, ils servent le repas maintenant. Alors ça, jamais ! »
Moi, plus pragmatique, je me suis dit qu’il y a de fortes chances qu’on y finisse quand même, dans genre trente ans. Et j’ai pensé que nous ne connaissions rien à ce monde que l’on cache soigneusement.
J’ai donc contacté un EMS à Vevey (VD), pour y accompagner une aide-soignante pendant une journée. Début du travail à 7h30 à la Fondation Beau-Séjour, petite structure de 48 résidents. Je rencontre Nataša, qui va me guider sur son étage. J’enfile une blouse blanche pour me fondre dans le paysage, et hop, nous allons préparer les personnes pour le petit-déjeuner.
Nous arrivons chez Madame A., qui a un peu mal partout,
« c’est toujours la même histoire, mais elle est autonome. »
Il faut lui mettre des bas de contention, et elle peut se lever pour faire sa toilette au lavabo. Nataša a tout préparé la veille : les habits marqués au nom du résident comme en colonie, les couches aussi.
Car oui, les gens portent des couches, et ce n’est ni une gêne ni un tabou ici, juste un fait normal. Entre les soignants et eux, c’est très intime. On lave, on change les couches, on vide des sondes ou des poches, on nettoie des escarres. Les gestes sont précis et respectueux.
Même avec moi qui ne les connais pas, ils sont sans fausse pudeur. Eux sont nus, moi habillée, et on papote. Évidemment, c’est difficile de regarder des corps très âgés, et évidemment on se dit : « Je serai aussi comme ça. » Madame A. m’offre des petits bonbons aux herbes suisses.
Nous passons à Monsieur M., qui a eu un cancer de la vessie. Nataša l’emmène sous la douche, je reste de l’autre côté du rideau, et j’entends Monsieur chanter : « Ursule, pour toi mon amour brûle, il faudrait une pompe à vapeur, pour éteindre le feu dans mon cœur. » Il revient en robe de chambre et en Rollator ; le couloir devient une sorte d’autoroute à déambulateurs. On ne circule pas vraiment à 120 km/h ici, mais ce n’est pas si facile.
« Il faut un permis pour ces trucs ! » me glisse Monsieur M. en riant.
Madame C. s’amuse en me voyant : « Une star de la TV chez nous ! » Dans sa chambre, il y a plein d’images de sa famille, en puzzle, en coussin, en T-shirt. Elle va faire sa toilette seule, et après, on fait des photos ensemble.
Nous terminons la tournée du matin avec des dames qu’il faut déplacer à l’aide d’un lève-personne, opération délicate qui se fait à deux, avec Fatima. Une des dames ne parle plus, l’autre a les jambes et les pieds très enflés et abîmés ; elle ne se mettra plus jamais debout.
Quand on ne peut plus se mouvoir, ni s’exprimer, ni lire, ni se nourrir seul, quelle est la qualité de vie ? Je ne sais pas, et je le dis franchement : c’est difficile à regarder. Heureusement, une résidente en pleine forme me lance : « Alors, vous notez tout ce qu’il y a de rigolo ? » Heu, oui, je vais faire ça, promis !
Je remarque d’ailleurs que Nataša rit beaucoup, même si elle fait un boulot peu rémunéré, debout toute la journée, avec des horaires de dingue.
Il faut emmener tout le monde au repas de midi. Certains doivent être nourris. Les repas sont silencieux, mais essentiels pour rythmer la journée. Ensuite, il y a des activités organisées, mais le reste du temps s’écoule à être là, simplement. Que se passe-t-il dans ces têtes, dans ces mémoires ?
Une dame de 98 ans est depuis une heure dans sa chambre devant la télévision… qui ne marche pas ! Un monsieur lit le 20 minutes à la loupe toute la journée. Madame F. est centenaire, très dynamique, elle perd un peu ses mots : « Je suis fatiguée. » C’est à ce moment que Fatima prononce la phrase culte de la journée : « Vous avez 100 ans, Madame F., vous avez le droit d’être fatiguée ! » J’adore.
À 18h tapantes, le repas du soir est servi. J’appelle mon amoureux : « C’est bien à 18h, le repas, ça ne te conviendrait pas. » Moi, je vais rentrer. Nataša, elle, finit à 20h, et ce week-end, elle fera deux fois 12 heures d’affilée. Dans le train, je retrouve un bonbon de Madame A.
Je le savoure en me disant qu’il faut arrêter de regarder des films avec des super-héroïnes badasses qui sauvent le monde. Les super-héroïnes sont en blouse blanche, à côté de chez nous. Elles s’occupent de nos parents. Et bientôt de nous.
Rappelez-vous que les véritables super-héros se trouvent dans chaque service d'un EMS!
Source : Chyba, Martina. "Une journée avec les soignants en EMS : immersion dans un monde caché." Générations Plus*, novembre 2024.*