Article Le Temps – 21 mars 2025

Rédigé le 02/04/2025
Rédaction

EVA LOMBARDO

PHOTOS: GUILLAUME PERRET

« Je vous invite à mettre un masque », glisse l’aide-soignante qui nous accueille à l’EMS Clos Brochet. L’énoncé a quelque chose de déroutant. Bien accroché derrière nos oreilles, nez et bouche à moitié dévorés, le petit rectangle en polypropylène bleu et blanc nous replonge en 2020, au cœur de cette drôle de parenthèse collective. Depuis la recrudescence de cas de Covid-19 et de grippe saisonnière cet hiver, le port du masque est en et à nouveau obligatoire dans les zones de soins. Recommandation du médecin cantonal oblige. A Neuchâtel, la Fondation Clos Brochet n’y fait pas exception. Ce matin de janvier, alors que le soleil perce péniblement le brouillard sur l’arc jurassien, le directeur de l’établissement arbore une mine réjouie. Et pour cause, son EMS a été décoré, le 5˛novembre dernier, du Prix des PME, lors de la cérémonie du Prix RH Numérique Suisse. Une récompense qui met à l’honneur les ressources humaines (RH) - dans le privé et le public - qui font de la transformation numérique une opportunité d’amélioration des conditions de travail mais également un facteur de renouvellement des pratiques. « Nous mettons du cœur dans nos projets. Recevoir un prix pour tout ça, c’est merveilleux », confie Jacques Macabrey, derrière ses petites lunettes rondes. On rebondit : justement, ce projet, de quoi agit-il exactement?

« Une application et un escape game »

Le travail s’est fait sur deux volets, résume-t-il. Dun côté, la création d’une application pour smartphones. De l’autre, la mise en place d’un processus d’accueil innovant. L’impulsion du projet naît donc du directeur lui-même, de la responsable des RH ainsi que d’un document « indigeste » de 28 pages. « C’était un gros dossier que l’on remettait à chaque employé lors de son premier jour. J’en étais très insatisfait, personne ne le lisait », raconte-t-il. « Il fallait quelque chose qui claque ! De là est venue l’idée d’une application. Alors on l’a créée nous-mêmes, en dehors de nos heures de travail. » Désormais, dit-il, c’est l’outil de base de communication interne. Au menu (déroulant), on trouve notamment une FAQ (foire aux questions) sur les informations relatives aux RH, une présentation de chaque secteur de l’EMS, les photos des sorties du personnel et même un onglet intitulé « Nos employés ont du talent », qui met régulièrement en lumière un collaborateur à travers une interview dévoilant lune de ses passions. En visant une publication hebdomadaire, le directeur souhaite ainsi « impliquer ses employés et leur permettre de se faire entendre en cas de besoin ». Aujourd’hui, la quasi-totalité des collaborateurs sont présents sur ladite application, se félicite Jacques Macabrey. « Sur 130 employés, seuls cinq ne se sont pas inscrits. Les réfractaires, évidement, ont toujours une possibilité d’avoir accès aux informations en format papier. Le but n’est pas de forcer qui que ce soit. » L’autre versant du projet a trait au processus d’accueil des employés, et notamment des appentis. « Cela concerne leur première journée à Clos Brochet. Voilà 4 ans qu’elle se déroule sous la forme d’une énigme. Mais depuis l’année dernière, nous l’avons numérisée pour en faire un véritable escape gamme », décrit le directeur. « Quand on commence un job, la première impression est très importante, nous voulions qu’elle soit la plus dynamique et inclusive possible. » A l’aide d’une tablette, les néophytes résolvent donc des énigmes, se baladent d’un secteur à l’autre, obtiennent une combinaison de chiffres. A la clé, un coffre à ouvrir avec, à l’intérieur, leurs badges d’apprentis. « Il s’agit là de faire connaissance avec l’institution, avec celles et ceux qui y travaillent, et de comprendre comment fonctionne un EMS. » L’exercice ayant grandement plu aux concernés, il sera alors renouvelé avec les quatre à six nouveaux apprentis accueillis chaque année, promet Jacques Macabrey.



« Prendre soin de ceux qui prennent soin »

A quelques pas de là, on pousse la porte du bureau de Coline Gurtner, responsable administrative et RH. Au mur, un discret cadre végétalisé tranche avec la peinture couleur framboise. Tout sourire, elle se replonge volontiers aux origines de ce projet. « Au début, on pensait à une page internet qui remplacerait ce gros dossier poussiéreux de 28 pages. Finalement, on a voulu voir grand et on s’est lancé dans la création d’une application. » Les RH, dit-elle, ne doivent pas redouter le virage du numérique et de l’IA. « L’innovation libère des tâches à faible valeur ajoutée et elle permet de nous concentrer sur le cœur du métier, l’humain. » Une telle initiative surprend, et n’est pas forcément attendue d’un EMS. Ni du domaine de la santé d’ailleurs qui, plus largement, soufre d’un manque de personnel et dont la pénibilité des métiers peut amoindrir l’attractivité. Coline Gurtner acquiesce. « C’est précisément le but recherché. Nous voulons dépoussiérer l’image désuète, voire négative, des EMS. Et montrer qu’il est également possible de dynamiser ce secteur. » La philosophie RH de la maison, déclare-t-elle, c’est « prendre soin de ceux qui prennent soin ». Elle poursuit: « On essaie de se renouveler dans la manière dont on accompagne nos collaborateurs, de valoriser les différents corps de métier que l’on a dans l’établissement. » Un EMS, c’est un lieu de vie, celui des résidents, glisse-t-elle. « C’est pourquoi le résident est toujours au centre de nos décisions, de notre travail. Mais il est tout aussi important de veiller sur nos collaborateurs. »

« Associer son image à l’institution »

Dans le hall d’entrée, les pas fourmillent sur le sol ciré. Derrière de larges vitres coulissantes, la réception bruisse d’activité matinale. Au milieu de l’agitation, Chris Mourey, responsable qualité de l’établissement, s’apprête à fêter cette année 20 ans de service au sein de la maison. « Jaime me lever le matin pour aller au travail. Rien que ça, c’est un luxe. » Elle pétille, sous ses lunettes écarlates. Elle dit ressentir beaucoup de bienveillance et de transparence au sein de Clos Brochet, notamment depuis les changements induits par le directeur et la Responsable RH. « On a de très bons retours, à la fois lors des journées d’accueil mais également de la part des employés qui sont là depuis longtemps. Ça fait beaucoup de bien. » Dans le couloir animé par le va-et-vient des soignants, Adeline, infirmière cheffe d’unité de soins (ICUS), s’arrête un instant. Voilà onze ans qu’elle évolue ici, entre responsabilités, gestion d’équipe et engagement quotidien auprès des résidents. Alors, quand on lui demande si elle perçoit un changement dans son environnement de travail, Adeline opine, sans hésiter une seconde. « J’observe un réel effort de communication depuis quelques années. » Elle poursuit: « Le directeur a à cœur de prendre le pouls de son établissement. Par exemple, à travers la mise en place de colloques réguliers auxquels il participe, tout au long de l’année. »

Chemise bleue et pantalons blancs

Ce matin-là, le photographe qui m’accompagne à l’air satisfait: il trouve facilement des employés prêts à se faire tirer le portrait. Discrètement, il me souffle que « lorsque les employés associent volontiers leur image à celle de leur entreprise, cela traduit un certain bien-être ». Détour par la grande cafétéria. Sur les coups de 10 h, il y flotte une douce odeur de café. Calée dans un large canapé rouge, Chemise bleue et pantalons blancs, Carla profite des derniers instants de sa pause. Cette aide en gériatrie nous montre volontiers ladite application. Elle passe en revue les onglets, conçus pour répondre aux questions les plus fréquentes. « Crest vraiment très pratique, accorde-t-elle. Si j’ai une question concernant un arrêt de travail ou autre, je peux y répondre toute seule grâce à la FAQ. Même depuis mon lit, un dimanche soir à 22 h. » En laissant le travail s’immiscer dans son smartphone, ne risque- t-on pas d’estomper encore davantage les frontières entre le travail et la vie privée? « Il faut y faire adentions, concède Clara. En l’occurrence, cette application-là n’est pas du tout intrusive. Au maximum, on reçoit une notification par semaine », explique-t-elle. Avant d’ajouter : « Et puis, il y a toujours la possibilité de les désactiver si l’on estime que cela fait trop. » Avant de reprendre son service, elle conclut avec simplicité: « Comme dans chaque métier, il y a des hauts et des bas. C’est évident », accorde-t-elle, « mais ça fait trente-cinq ans que je travaille ici. Croyez bien que si je n’étais pas satisfaite, je ne serais pas restée si longtemps. »